OPINIONS SCIENTIFIQUES

Prof. Bernard Rossier
Doyen de la Faculté de Médecine, Directeur de l'Institut de pharmacologie et de toxicologie, Université de Lausanne

Prof. Rolf Zinkernagel
Prix Nobel de médecine 1996

Prof. Richard R. Ernst
Prix Nobel de chimie 1991

Prof. Heinrich Rohrer
Prix Nobel de physique 1986

Prof. Claude Bron
Président de l'Union des Sociétés Suisses de Biologie Expérimentale, Directeur de l'Institut de biochimie, Université de Lausanne

Prof. Jean-Dominique Vassalli
Département de morphologie, Centre Médical Universitaire, Genève

Professeur Jean-Pierre Métraux
Directeur de l'Institut de biologie végétale de l'Université de Fribourg

Dr Patrick Aebischer
Institut lausannois du microbiologie

Professeur P. Aebischer
Division de recherche chirurgicale et Centre de thérapie génique, CHUV Lausanne

Heidi Diggelmann
Présidente du Fonds national suisse

Claude Bron
Institut de biochimie de Lausanne, Président de l'Union des Sociétés Suisses de Biologie Expérimentale

Michel Bergeron et Marc Peschanski
Les professeurs Michel Bergeron et Marc Peschanski sont rédacteurs en chef du mensuel franco-québécois Médecine/Sciences.

Axel Kahn à propos du maïs transgénique
Axel Kahn est ancien président de la commission française du génie biomoléculaire. Il est à la tête du l'unité INSERM 129, laboratoire de recherche au sein de l'Institut Cochin de génétique moléculaire à Paris.

Docteur Martine Jotterand
Privat-docent, docteur responsable de l'unité decytogénétique des hémopathies malignes à la Division autonome de génétique médicale du CHUV, vice-présidente de l'ASSN, présidente du Forum recherche génétique.

Professeur Jean-Marc Neuhaus
Directeur du Laboratoire de biochimie de l'Université de Neuchâtel

Professeur Denis Duboule
Département de zoologie et biologie animale de l'Université de Genève

Philippe Baechtold
Chef du service juridique des brevets de l'Institut fédéral de la propriété intellectuelle

Professeur Walter Wildi
Géologue, directeur de l'Institut Forel

Docteur Anne D. Zurn
Privat-docent, Division de recherche chirurgicale, CHUV

Docteur Roland Beffa
Privat-docent, Institut de biologie et de physiologie végétales, Université de Lausanne

Professeur Heidi Diggelmann
Directrice de l'Institut de microbiologie de l'Université de Lausanne, présidente du Conseil de la recherche du Fonds national de la recherche suisse (FNRS)

Professeur Richard Ernst
Prix Nobel de chimie

Professeur Bernard Rossier
Doyen de la faculté de médecine et directeur de l'Institut de pharmacologie à l'Université de Lausanne, lauréat du Prix Marcel Benoist 1996

Professeur Rolf Zinkernagel
Prix Nobel de médecine 1996

 

 

Docteur Martine Jotterand

L'invention et le développement du génie génétique ont révolutionné la biologie et la médecine. Le génie génétique est appelé à jouer un rôle croissant dans la recherche fondamentale et clinique, ainsi que dans le diagnostic, la thérapie et la prévention des maladies. Il représente une technologie importante dans d'autres domaines également, comme l'environnement ou la production de médicaments et de denrées alimentaires par exemple. Comme toute technologie nouvelle, le génie génétique pose des questions qui requièrent une réflexion scientifique et morale approfondie ainsi qu'une réglementation stricte en matière de sécurité et de responsabilité.

La recherche scientifique est indispensable à l'acquisition de connaissances nouvelles et à l'évaluation des risques. L'arrêter n'apporte aucune solution. Ce n'est qu'en assurant son développement et en donnant aux scientifiques suisses une formation de qualité que les apports et les conséquences du génie génétique pourront être évalués et qu'il pourra être utilisé en connaissance de cause.

Forum recherche génétique de l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN)

 

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Professeur Jean-Marc Neuhaus

La culture biologique s'emploie à utiliser au maximum les propriétés et interactions des plantes cultivées et de l'écosystème agricole pour obtenir une récolte de quantité et qualité, sans recourir à des substances artificielles. Cependant, contre le mildiou de la pomme de terre ou contre les maladies fongiques dans la culture fruitière, elle utilise du cuivre, un métal lourd non-biodégradable et qui s'accumule dans le sol. Le génie génétique a le potentiel de réduire ou d'éliminer ces applications, un bénéfice net pour le sol, en aidant les plantes à se défendre elles-mêmes. La possibilité de produire du coton de couleurs variées ou du plastique bio-dégradable, sans utiliser du pétrole et sans pollution, n'est-elle pas favorable pour l'environnement? Quant aux risques d'introduction de plantes transgéniques, ils sont comparables à ceux acceptés pour des plantes d'autres continents.

Forum recherche génétique de l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN)

 

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Professeur Denis Duboule

Au tournant de ce millénaire, la biologie expérimentale va entrer dans son âge d'or. En effet, les convergences entre la génétique humaine, les sciences de l'évolution, la neurobiologie et l'embryologie moléculaire nous permettent d'entrevoir la réalisation d'un rêve ancestral; comprendre notre origine, à la fois en tant que personne et en tant qu'espèce. Cette connaissance extraordinaire, qui est maintenant peut-être à notre portée, nourrira notre mémoire collective des principes qui lui font encore défaut, tel que l'égalité des hommes dans leur biologie et dans leur droit à la dignité. Que cela fasse peur ou déplaise à certains est compréhensible. Cela nous impose un comportement plus ouvert, une meilleure communication et vraisemblablement, une remise à jour de l'éducation de vos enfants. Mais la connaissance, contrairement à la bêtise et à l'ignorance, ne peut pas être mauvaise. Elle est source d'enthousiasme et d'espoir, et rien ne l'arrêtera.

Forum recherche génétique de l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN)

 

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Philippe Baechtold

Que répondez-vous à ceux qui posent comme principe qu'on ne doit pas breveter ce qui appartient au monde du vivant?

D'abord qu'un brevet est un droit qui permet d'exclure l'utilisation professionnelle d'une invention, rien de plus. C'est un droit exclusif, pas un droit positif comme la propriété. Le droit de propriété sur votre chat, par exemple, vous donne bien plus de droit qu'un brevet. Ensuite, que le brevet ne protège pas la créature en tant que telle, mais l'invention qui lui est incorporée. On ne brevette pas la vie, mais une solution technique.

Qu'est-ce que les brevets vont protéger au juste, dans le domaine du génie génétique?

Comme tous les brevets: des procédés et des produits.

Forum recherche génétique de l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN)

 

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Professeur Walter Wildi

D'aucuns voudraient placer la recherche sur le génie génétique sous haute surveillance, d'autres au contraire estiment qu'elle doit pouvoir s'épanouir sans contrainte. Jusqu'où doit aller la liberté de la recherche?

Il faut certainement un contrôle sur les produits issus du génie génétique, sur les applications industrielles et commerciales de ce qui sort des laboratoires. Mais pour exercer ce contrôle, il faut des compétences qui ne s'acquièrent qu'au travers de la recherche. D'où l'importance, pour un pays comme la Suisse, de maintenir une recherche de haut niveau en génie génétique, en dehors de l'industrie, par exemple dans les universités. Pour être efficace, cette recherche doit pouvoir explorer toute la largeur du domaine, sans autre contrainte qu'un contrôle éthique destiné à éviter des abus et des malversations. C'est dans ce but que l'Académie suisse des sciences naturelles a créé une commission d'éthique. Mais il faudra renforcer ses moyens, promouvoir une véritable culture éthique dans les laboratoires et parmi les chercheurs.

Forum recherche génétique de l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN)

 

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Docteur Anne D. Zurn

Si l'initiative était acceptée, vous ne pourriez plus utiliser les souris transgéniques?

Non. Cela rendrait notre travail impossible. Il est indispensable de procéder à des essais sur l'animal, de recueillir un maximum d'informations, avant de passer aux essais sur des patients humains.

Est-il indispensable pour cela de recourir à des animaux transgéniques?

Ce sont des modèles bien meilleurs que ceux dont nous disposions avant, c'est-à-dire des animaux ordinaires auxquels on fait des lésions.

Forum recherche génétique de l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN)

 

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Docteur Roland Beffa

Un des défis du 21e siècle sera de réaliser une agriculture durable, produisant en suffisance, à des coûts raisonnables. En particulier la charge sur l'environnement devra être fortement réduite. Le génie génétique y contribue en obtenant, par exemple, des plantes possédant une protection incorporée contre les ravageurs et les micro-organismes pathogènes. En ce qui concerne les expériences en milieu ouvert, chaque essai en plein champ doit, dans l'état actuel de nos connaissances, être contrôlé par un groupe de chercheurs pluridisciplinaire et indépendant. Ceux réalisés jusqu'à ce jour ont montré que procéder par étapes - du laboratoire à la serre, puis de la serre au champ - offre les meilleures garanties de sécurité. A chaque étape, la question des risques doit faire l'objet d'un nouvel examen en fonction de l'espèce végétale, de son environnement et de chaque type de transgène.

Forum recherche génétique de l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN)

 

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Professeur Heidi Diggelmann

Que répondez-vous aux peurs suscitées par la génétique ?

- Les peurs proviennent souvent de la méconnaissance. De plus, on assimile le génie génétique aux grandes multinationales qui veulent gagner toujours plus, qui licencient et déplacent leur production à l'étranger. Cela renforce le sentiment d'impuissance des gens. C'est un malheureux amalgame.

- Quand nous expliquons le sens de nos recherches et les possibilités d'applications pratiques du génie génétique, l'attitude du public change beaucoup. Tout dépend de la manière de poser les questions: si l'on demande aux gens s'ils ont envie de manger des fruits génétiquement modifiés, ils répondent instinctivement non. Mais si on leur demande ce qu'ils pensent de la possibilité de vacciner des milliers d'enfants du tiers monde contre l'hépatite B en leur faisant simplement manger des bananes contenant un vaccin, ils approuvent. Pour le consommateur, il n'est pas tellement important de savoir comment le produit a été fabriqué. Cependant, les détracteurs du génie génétique mettent en cause le mode de fabrication. Ce qu'il importe de savoir, c'est que chaque produit mis sur le marché est d'abord soumis à des test très sévères.

Tribune de Genève - 08.11.1996, interview par Ellen Weigand

 

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Professeur Richard Ernst

Dans quels secteurs de la recherche chimique suisse est-elle en position de force?

- Actuellement, avant tout la chimie pharmaceutique. Nous devrions essayer de la maintenir en Suisse, particulièrement lorsqu'il s'agit de produits hautement sophistiqués, de molécules complexes, produites en petite quantité, où il faut un grand effort de recherche pour aboutir à un produit. Ce sont des domaines où la Suisse est prédestinée. La production biotechnologique est tout simplement l'avenir. Nous ne pouvons pas lui tourner le dos. Si nous relâchons notre effort en biotechnologie, l'industrie pharmaceutique à long terme quittera la Suisse. Alors il ne restera plus grand chose.

Faut-il alors se concentrer sur la recherche pharmaceutique et laisser tomber les autres domaines?

- Non, nous ne devons pas abandonner les autres domaines, mais nous pouvons tout de même définir des priorités. On aura toujours besoin de chimie synthétique. Les aspects biotechnologiques ne doivent en aucun cas être délaissés. Or la recherche n'y est pas suffisante, en partie à cause des directives légales.

Agefi - 25.11.1996

 

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Professeur Bernard Rossier

S'agissant de la question de la responsabilité éthique des scientifiques, faut-il fixer des limites et à qui appartient-il d'en décider?

- Nous vivons aujourd'hui une véritable révolution génétique: d'ici 2005, nous connaîtrons sans doute la séquence des gènes qui permettra de cerner toutes les combinaisons génétiques. Et cette maîtrise aura des répercussions dans tous les domaines de l'existence. Mais qui dit maîtrise dit risque d'abus. La seule solution pour éviter ce piège se trouve dans le débat éthique. Ce débat doit rester très ouvert, puisqu'il concerne tout le monde, et permettre le passage de l'information. Mais si tous doivent susciter et participer à la discussion, je pense que c'est en revanche aux gens compétents d'avoir le dernier mot.

Justement, en matière de génie génétique, c'est le peuple qui aura le dernier mot. Et l'enjeu n'est ni plus ni moins une interdiction...

- Interdire n'est évidemment pas une solution. Le débat doit plutôt amener à la définition de cadres éthiques et à l'adoption de lois. Une telle initiative est le fait d'une frange d'intégristes. Elle est liée à la forte charge émotionnelle rattachée à cette polémique, qui conduit à des amalgames aussi absurdes que l'analogie entre la génétique et le nucléaire. Dans les imaginations surgit le spectre du monstre de science-fiction. En tout cas, c'est un problème qui me touche beaucoup, car il est tributaire d'un manque d'information. Or, c'est là mon cheval de bataille. J'ai toujours considéré cet aspect comme fondamental. Je préside d'ailleurs le comité de l'Association pour l'information médicale.

Journal de Genève et Gazette de Lausanne - 31.10.1996, propos recueillis par Agnès Wuthrich

 

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Professeur Rolf Zinkernagel

Pourquoi êtes-vous contre cette initiative ?

Elle m'obligerait à fermer boutique alors que je suis sur la trace de maladies très graves. Et puis, en Suisse, il est dangereux d'inscrire de telles restrictions dans la Constitution. La science change si vite, la Constitution si lentement...

Nouveau Quotidien, 25.10.1996

 

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