OPINIONS ECONOMIQUES

Génie génétique: l'économie suisse en danger

A voir et à entendre le battage médiatique qui entoure le génie génétique, on a l'impression qu'une véritable révolution secoue le monde scientifique. Il est vrai que l'initiative contre le génie génétique a ouvert un débat plus passionnel que passionné sur la question.

Pourtant, le génie génétique ne date pas d'hier. Il est entré voilà vingt-cinq ans dans les laboratoires. Depuis lors, on utilise la biotechnologie pour produire, en Suisse comme à l'étranger, des médicaments plus sûrs, plus purs, mieux supportés par les patients.

A ce que l'on pourrait appeler - de façon un peu provocante - une " banalité scientifique ", s'ajoute une " banalité économique ". En effet, la biotechnologie et le génie génétique ont, aujourd'hui déjà, leur propre industrie qui pèse d'un poids important dans les économies des pays développés. Ils occupent une place de choix sur les marchés financiers et ils font l'objet d'une sévère compétition entre l'Europe, les Etats-Unis et le Japon.

Ainsi, en 1996, quelque 1.300 entreprises de biotechnologie occupaient près de 120.000 personnes aux Etats-Unis, réalisant un chiffre d'affaires global frôlant les 15 milliards de dollars. En Europe, la même année, 720 entreprises employaient près de 28.000 personnes et dégageaient un chiffre d'affaires de plus de 2 milliards de dollars.

La Suisse, toutes proportions gardées, joue dans la cour des grands en biotechnologie. Elle compte environ 180 entreprises qui emploient au total 6.500 personnes. Une trentaine d'entre elles se consacrent exclusivement à ce domaine.

Ces chiffres sont appelés - si on ne les contrecarre pas avec des contraintes légales insoutenables - à connaître une croissance exponentielle: le chiffre d'affaires des médicaments issus du génie génétique devrait, par exemple, doubler durant les trois prochaines années dans notre pays.

Autre preuve du poids de l'industrie helvétique de la biotechnologie: notre pays occupe le 4e rang mondial, derrière la Grande-Bretagne, la Suède et les Etats-Unis, lorsque l'on considère le nombre de brevets par milliards de dollars de valeur créée. Dans le domaine des brevets obtenus pour des médicaments, la Suisse obtient également la 4e place. Quant à la recherche suisse, l'indice des citations scientifiques la fait apparaître en première place mondiale dans quatre branches de pointe: l'immunologie, la biologie moléculaire, la pharmacologie et la physique.

Cette excellence, la Suisse la doit d'abord au niveau d'enseignement scientifique que dispensent nos Hautes Ecoles, ainsi qu'à la qualité de la recherche fondamentale qu'elles mènent. Le pays possède par ailleurs une population bien formée et hautement qualifiée, des centres de savoir et de compétences reconnus mondialement, ainsi qu'une industrie de pointe, et ce pas seulement en matière de génie génétique.

L'initiative contre le génie génétique menace très directement ce dynamisme. Tout d'abord, par les trois interdictions qu'elle exige, elle provoquerait un coup d'arrêt de la recherche scientifique qui se répercuterait directement sur la production industrielle qui lui est liée et , par conséquent, sur l'emploi. Ce sont les universités et centres de recherche du pays qui seront les premières victimes de l'initiative. Ils effectuent 72% de la recherche médicale suisse et la quasi-totalité de la formation. Et ceux-là ne peuvent pas être délocalisés!

Dans notre domaine, le lien entre la recherche et l'industrie est extrêmement direct et beaucoup plus important qu'on ne le pense à priori. C'est la recherche qui permet à la production d'exister et de se développer. En pénalisant la recherche scientifique, l'initiative taille donc largement dans la production industrielle. Or la Suisse a aussi besoin d'avoir une industrie performante. Car elle contribue largement à la compétitivité de notre pays.

Par ailleurs, cette initiative étoufferait ce qui représente déjà l'un des fleurons économiques du pays, promis à des développements considérables. Elle pénaliserait durement une grande partie de la place économique du pays, lui faisant perdre tout attrait pour de nouveaux investissements.

Les interdits de l'initiative forceraient par ailleurs les entreprises suisses à délocaliser leurs activités. Les précédents existent: la décision de Ciba d'implanter son biotechnicum en Alsace plutôt qu'à Bâle a valeur d'avertissement.

La Suisse se trouverait de fait enfermée dans un " apartheid technologique ", puisqu'à ses frontières, l'on continuerait la recherche, le développement et la production de produits issus du génie génétique. Il deviendrait très difficile de développer de nouveaux médicaments dans notre pays, et nos patients seraient obligés de suivre des traitements importés, alors qu'ils auraient pu être produits sur place.

L'acceptation de l'initiative " pour la protection génétique " aurait donc des conséquences dramatiques pour notre économie, bien au-delà, du reste, de la seule médecine. L'Institut de recherche conjoncturelle de l'EPFZ, sous la direction du professeur Bernd Schips, a calculé que, sans biotechnologie, la production de l'industrie chimique, par exemple, chuterait d'un tiers dans le pays, entraînant la perte de quelque 40.000 emplois dans le pays d'ici à 2005.

Il faut encore y ajouter, bien évidemment, les emplois de l'industrie pharmaceutique, de l'agriculture, de l'industrie alimentaire et ceux que l'on peut attendre des applications des sciences environnementales. Sans oublier tous les postes de chercheurs menacés dans nos Hautes Ecoles et Instituts fédéraux. La règle est simple et connue: tout emploi créé, ou supprimé, a des conséquences indirectes sur trois autres emplois.

La Suisse exporte pour plus de 14 milliards de francs de produits pharmaceutiques alors qu'elle n'en importe que pour 4,5 milliards. Sa balance commerciale, dans ce domaine, est de 9,5 milliards de francs, ce qui est tout à fait impressionnant. Veut-on vraiment saboter une telle " success story "?

Reste la question d'image, moins tangible directement, mais tout aussi dommageable. La Suisse donnerait l'impression d'un pays renfermé, qui ferme la porte au progrès scientifique. L'image d'un pays qui tourne le dos aux hautes technologies dans lesquelles il excelle pourtant. En d'autres termes, l'image d'un pays en train de scier une branche sur laquelle il est assis, et bien assis.

Nous voulons pourtant croire à la sagesse du peuple suisse. Parce que dans ce domaine à forte valeur ajoutée et où la concurrence fait rage, notre pays a une carte superbe à jouer. Et il possède tous les atouts pour le faire.

Journal de Genève et Gazette de Lausanne, 27.1.1998
Christophe Lamps, porte-parole d'Ares-Serono
(Extraits d'une intervention à l'assemblée extraordinaire des délégués du Parti radical suisse, le 24.1.1998)