DU COTE DE L'ETHIQUE

Professeur Alex Mauron Ethicien, professeur à l'Université de Genève.

Justice et Paix Prise de position du groupe de travail bioéthique de la Commission nationale suisse Justice et Paix de la Conférence des évêques suisses.

Docteur Jean-Marie Thévoz Ethicien, projet de bioéthique de la Fondation Louis-Jeantet de médecine

Docteur Carlo Foppa Docteur en philosophie

Professeur Alex Mauron Professeur associé de bioéthique à la Faculté de médecine de l'Université de Genève

Fédération des Eglises protestantes

 

 

Professeur Alex Mauron: Pure laine clonée

Une petite fille arbore fièrement un pull-over tricoté avec la laine de Dolly, la brebis clonée par l'équipe écossaise dirigée par Ian Wilmut. On précise que la célèbre brebis a été tondue par le champion du monde de ce sport agreste et utilitaire. Cette image diffusée par la télévision montre qu'une année après le scoop qui l'a révélée au monde, Dolly reste la star absolue du clonage, éclipsant Polly, Gene, Jefferson, et tous les autres viennent-ensuite de la gémellité artificielle.

Ce n'est au fond que justice. Car à ce jour, seule Dolly illustre les problèmes scientifiques et éthiques du clonage dans toute leur radicalité. En effet, Dolly reste le seul exemple de clonage reproductif d'un mammifère adulte. Dolly est née du transfert du noyau d'une cellule somatique (en l'occurrence de la glande mammaire) d'une brebis adulte dans un œuf, qui s'est développé en embryon, puis en agneau, grâce à une mère porteuse. Toutes les autres expérience de clonage relatées récemment utilisent le noyau d'une cellule fœtale, voire même la simple division d'un embryon précoce en plusieurs futurs jumeaux. Le clonage "à la Dolly" est le seul qui représente une véritable reproduction végétative, l'équivalent animal du bouturage qui se produit naturellement chez les plantes. Lui seul institue un lien généalogique inédit entre un clone et son géniteur, lien qui n'a plus rien à voir avec celui qui relie les parents et leurs enfants par le biais de la sexualité.

Aujourd'hui, le problème scientifique reste entier. Les chercheurs écossais ont-ils réellement réussi à effacer la programmation d'une cellule différenciée pour restituer à son noyau son indétermination initiale, sa totipotentialité, c'est-à-dire sa capacité à engendre tout l'éventail de cellules, de tissus et d'organes constitutifs d'un individu complet? Certains chercheurs n'en sont pas persuadés. La répétition de l'expérience est indispensable pour en avoir le cœur net.

Quant au problème éthique, il est lié à l'éventuelle application du clonage à l'homme. Le clonage animal est un progrès majeur pour la recherche fondamentale et pour certaines applications vétérinaires, qu'on ne peut que saluer. Par contre, l'application du clonage reproductif à l'homme représenterait une rupture radicale avec la manière dont nous concevons les rapports entre les générations. Le clonage procréatif autoriserait le fantasme narcissique ultime qui consiste à produire un "autre" qui est un "même". Fantasme obscène et funèbre, qui est par ailleurs complètement illusoire. Le clone ne saurait être identique à son géniteur, parce que l'identité n'est pas dans les gènes. De plus, la promesse d'immortalité recherchée par le clonage n'est qu'illusion: votre clone n'est pas vous et ne vous empêchera par de mourir. Le clonage reproductif serait le comble de la maltraitance que subissent déjà les "enfants de remplacement", mais porté à l'extrême d'un projet procréateur entièrement soumis à l'empire de l'identique. Au contraire, la sexualité - le fait qu'il faille être deux pour en faire un troisième - met naturellement une limite aux fantasmes pesant sur les enfants. C'est pourquoi l'interdiction du clonage reproductif humain, formulée par le Conseil de l'Europe, et implicite dans l'article 24 novies de notre Constitution, est justifiée. Elle n'empêche pas les usages légitime du clonage de cellules humaines sans visée procréatrice.

Ethicien, professeur à l'Université de Genève - Le Temps, 24 mars 1998

 

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Docteur Jean-Marie Thévoz

Le génie génétique permet d'effectuer des croisements entre espèces très éloignées, ce qui n'est pas possible par sélection et hybridation. Cela ne pose-t-il pas des problèmes éthiques spécifiques ?

Pour qu'une hybridation soit possible, il faut que les chromosomes correspondent. Or chaque espèce a une configuration chromosomique spécifique. C'est pourquoi les possibilités de croisements sont limitées au niveau de l'espèce. Au niveau des gènes en revanche, il n'y a plus de spécificité selon l'espèce. Le langage génétique est universel. Du moment qu'un gène n'est pas lié à une espèce particulière, je ne vois pas que son transfert d'une espèce à une autre, voire du monde animal au monde végétal ou vice versa, puisse être en lui-même une transgression éthique. Le problème est de savoir si ce qu'on veut obtenir est bon pour l'être humain, à quelle fin on effectue ce transfert. Dans cette perspective éthique, c'est la visée qui importe le plus. Que le but soit atteint au moyen du génie génétique ou par d'autres procédés est secondaire.

Le génie génétique n'est donc pas une solutions de dernière extrémité, à laquelle il ne faut faire appel que s'il n'y a pas d'alternative? Non, car cela voudrait dire que le génie génétique en soi est mauvais et dangereux, que le recours à cette méthode est déjà un abus, indépendamment du but visé. A la limite, cet a priori conduit à préférer une mauvaise alternative à un bon procédé génétique. Par exemple à produire de l'hormone de croissance à partir d'hypophyses humaines plutôt que par génie génétique, au risque de transférer la maladie de Creutzfeldt-Jakob, dont certaines personnes portent les germes dans leur hypophyse.

Et lorsque le recours au génie génétique ne présente pas d'avantage sur l'alternative? Lorsque les méthodes se valent, je ne vois toujours pas pourquoi il faudrait donner systématiquement la préférence à une solution sans génie génétique. Diaboliser ainsi cette technique, c'est confondre les moyens avec les fins.

Quelles valeurs sont en jeu chez les partisans de génie génétique? Ils mettent l'accent sur la liberté d'expression. Elle englobe en effet la liberté de recherche, qui est toutefois subordonnée à des valeurs de préservation de la liberté d'autrui et au respect de la personne humaine.

Et chez les adversaires du génie génétique? Leur opposition à cette technique s'inscrit dans une attitude fondamentale de confiance en la bonté de la nature. A la limite, le mal n'existe que chez l'homme, en particulier lorsqu'il intervient dans la nature. C'est une vision romantique, propre à la société du 20e siècle libérée des aspects dangereux de la nature. Cette dernière a passé du statut d'adversaire à celui de victime. Mais ça ne signifie pas qu'elle soit devenue un ange de bonté.

Mais il faut néanmoins imposer des limites aux activités de génie génétique. Lesquelles à votre avis? Il me paraîtrait utile que tous ceux qui veulent produire quelque chose à l'aide du génie génétique aient l'obligation de démontrer que leurs produits ne présenteront pas de risques inacceptables à vues humaines.

Forum recherche génétique de l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN)

 

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Docteur Carlo Foppa

Isolement absurde

(...) Il y a de nouveaux problèmes éthiques qui se posent à la suite des possibilités offertes par le génie génétique (pour le bien et pour le mal, évidemment); au lieu de se pencher sur la meilleure façon d'y faire face, l'initiative propose tout simplement d'interdire plusieurs pratiques issues du génie génétique en plaçant, ce faisant, la Suisse dans une situation d'isolement absurde.

Le mérite de cette initiative est de nous rendre attentifs aux dérapages possibles de techniques génétiques, son principal point faible tient au fait que, au lieu de se pencher sur ces questions, elle tente naïvement de les escamoter par l'intermédiaire de l'interdit, du tabou et de la répression. N'est-ce pas là une attitude de politique de l'autruche? Car à force de vouloir sauvegarder cette sacro-sainte dignité humaine et animale que le peuple suisse a ancrée dans la Constitution en 1992 (et que, par ailleurs, personne n'a jamais clairement définie), on ne se demande pas s'il sera moralement plus acceptable de faire de la recherche sur un patient d'oncologie en phase terminale plutôt que sur une "souris modifiée par génie génétique pour développer un cancer".

Là gisent les véritables questions éthiques: que sommes-nous disposés à sacrifier au nom d'un autre bien?

Journal de Genève et Gazette de Lausanne - 09 - 10.11.1996

 

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Professeur Alex Mauron

Le génie génétique permet de soigner mieux certaines maladies. N'est-il pas en quelque sorte irresponsable de s'y opposer ? Je dirais même plus, je pense que c'est immoral. C'est un égoïsme de bien portants qui fonde cette opposition au génie génétique. Notre société est faite par et pour des bien portants qui ne croient pas qu'ils vont mourir. Certains veulent freiner des développements technologiques pour se rassurer face à des dangers totalement hypothétiques, privant du même coup les malades des bénéfices du progrès médical.

Point de repère - SDES, no 1 - mai 1996

 

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Fédération des Eglises protestantes

La Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS) recommande le rejet de l'initiative " pour la protection génétique " le 7 juin. Elle juge ce texte trop restrictif. Pour lutter contre les excès du génie génétique, elle demande une nouvelle version de Gen-Lex, dont le contenu actuel est jugé insuffisant.

La Commission " Eglises et société " de la FEPS estime que la législation devrait respecter cinq principes éthiques, a-t-elle indiqué vendredi dans sa prise de position. Il s'agit de la créature, du maintien de la diversité biologique, du développement durable et de la justice.

ATS, 01.05.1998

 

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