OPINIONS ECONOMIQUES

Ernesto Bertarelli, directeur général d'Ares-Serono - Assemblée générale de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Genève, le 25 mars 1998.

Biotechnologie et génie génétique: quel avenir en Suisse?

Monsieur le Président, Monsieur le Conseiller d'Etat, Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs.

Je vous remercie de me donner la parole aujourd'hui. J'aimerais pouvoir développer devant vous les mérites et les qualités dont disposent notre région pour une industrie comme celle de la biotechnologie. Malgré les nombreuses autres destinations possibles pour une société comme Ares-Serono, nous avons choisi Genève pour l'implantation de notre siège exécutif et le canton de Vaud pour l'installation de nos principaux sites de production. Nous croyons aux atouts de la région genevoise et lémanique pour le développement de notre société.

Par contre, je pense qu'il est urgent et extrêmement important de mettre à profit cette réunion pour évoquer un thème qui nous préoccupe et qui pourrait anéantir nos efforts. Je veux parler de l'initiative contre le génie génétique qui sera soumise au vote le 7 juin prochain.

Pour ce faire, permettez-moi de faire appel à votre imagination. Supposez que dans les années soixante, lors de l'avènement des ordinateurs, un groupe de citoyens ait lancé avec succès une initiative contre l'utilisation de tout composant électronique dans notre pays.

Pouvez-vous concevoir un seul instant quelles auraient été les conséquences d'une telle initiative, non seulement pour la recherche et le développement informatique, mais pour l'économie suisse toute entière, sans parler de l'impact sur notre vie quotidienne.

Pour illustrer mon argument, songez qu'il y a près de 20 ans, lorsque j'étais encore à l'école ici à Genève, un instituteur peu éclairé nous interdisait l'utilisation des machines à calculer. Aujourd'hui l'ordinateur personnel a pris le relais dans nos écoles de sorte que nos enfants sont souvent plus doués que nous dans l'exploration d'un monde qui nous est encore inconnu comme l'Internet.

Remplacez maintenant, dans cette supposition, "informatique" par "biotechnologie". Je vais essayer de vous montrer que la comparaison n'est pas si hardie et que l'acceptation de cette initiative par le peuple aurait des conséquences dramatiques pour notre future.

Une technologie-clé

La biotechnologie, à l'image de l'électronique, mérite pleinement aujourd'hui son nom de technologie-clé. Cette technique consiste à utiliser les propriétés naturelles d'organismes vivants pour produire des substances utiles.

Elle a révolutionné et révolutionne encore chaque jour les sciences naturelles. Les procédés de fermentation connus qui sont à l'origine de la bière ou du vin ne sont que des procédés biotechnologiques. L'utilisation du génie génétique n'est autre que le prolongement de cette science. Elle nous permet de trouver des réponses à des problèmes de médecine, de santé, d'alimentation, ou d'environnement.

Ces technologies ont donné naissance à une véritable industrie. Selon Ernst & Young, on compte 1300 sociétés de biotechnologie aux Etats-Unis où elles emploient 120,000 personnes. Au sein de l'Union Européenne on dénombre 485 sociétés pour 20,000 emplois. En incluant tous les emplois qui dépendent de notre industrie on peut compter globalement entre 2 et 5 millions de postes de travail.

En comparaison internationale, la Suisse fait bonne figure. Selon une étude de l'Ofiamt, notre pays compte 180 entreprises de biotechnologie dont 24 travaillent exclusivement dans ce domaine. Elles emploient déjà 6,500 personnes.

Ces chiffres ne feront qu'augmenter compte tenu des investissements consacrés à la recherche dans ce secteur, soit plus de 10 milliards de francs par an au niveau mondial. On peut affirmer sans crainte que l'industrie de la biotechnologie est promise à un bel avenir. A titre d'exemple, songez qu'en 1996 plus de 500 médicaments obtenus par génie génétique étaient en phase d'essais cliniques. D'ici l'an 2000, le chiffre d'affaires des médicaments issus du génie génétique devrait donc doubler.

La recherche suisse à la pointe

La Suisse fait partie du peloton de tête dans ce secteur. Au nombre de ses atouts on compte un niveau élevé d'enseignement scientifique, une recherche fondamentale de pointe en génétique, ainsi que des entreprises de tout premier ordre.

La recherche en biologie, en particulier, fait partie des cartes maîtresses de la Suisse. Les prix Nobel attribués aux professeurs Arber en 1978 et Zinkernagel en 1996 en témoignent largement.

Dans la concurrence acharnée que se livrent les pays industrialisés, la Suisse se classe au 4e rang mondial pour le nombre de brevets par milliards de dollars de valeur créée entre 1982 et 1990, après la Grande-Bretagne, la Suède et les Etats-Unis.

En matière de recherche proprement dite, nous faisons encore mieux. Notre pays, selon l'indice des citations scientifiques, occupe fermement la première place mondiale dans quatre branches de pointe: l'immunologie, la biologie moléculaire, la pharmacologie et la physique.

Notre industrie pénalisée

La position de la Suisse n'est pas assurée pour autant. Une étude du Conseil suisse de la science a mis en évidence certaines faiblesses. Il s'agit principalement du peu de dynamisme des petites et moyennes entreprises suisses.

Leur développement est freiné, notamment,

  • par l'insuffisance du transfert de technologie des hautes écoles et des universités,
  • par un exode à l'étranger de nos chercheurs,
  • et enfin, par des conditions de financement défavorables, notamment le manque d'accès au capital risque.

Une initiative suicidaire

Toutefois, le plus gros danger pour notre industrie reste en définitive l'initiative contre le génie génétique. Je n'ose imaginer les conséquences désastreuses d'une acceptation de cette initiative. Laissez-moi vous en donner un bref aperçu.

Il faut être conscient que la première victime de cette initiative serait la recherche biomédicale. Ce sont les universités, hautes écoles, hôpitaux et autres instituts qui effectuent les trois quarts de la recherche et la quasi totalité de la formation médicale. Il deviendrait de fait pratiquement impossible de mettre au point de nouveaux médicaments en Suisse. A cet égard, le professeur Zinkernagel a relevé que si l'initiative devait passer, il serait lui-même dans l'impossibilité d'effectuer 80% de ses travaux.

Si l'on admet que la recherche et la production industrielle se stimulent mutuellement lorsqu'elles sont situées à proximité l'une de l'autre, toute entrave arbitraire à la recherche fondamentale, comme celle prévue par l'initiative, provoquera non seulement un arrêt pour la recherche mais également pour la production industrielle et donc l'emploi dans notre pays.

L'industrie a besoin d'entretenir des contacts extrêmement étroits avec la recherche pour progresser. Nous-mêmes collaborons avec le CHUV, l'ISREC, l'EPFL, sans oublier l'Hôpital Cantonal Universitaire de Genève.

Il est impossible de déplacer ces institutions de recherche à l'étranger. Ce qui n'est, en revanche, ni le cas des chercheurs qui y travaillent, ni le cas de l'industrie.

Les précédents existent: la décision de Ciba d'implanter son biotechnicum en Alsace plutôt qu'à Bâle a valeur d'avertissement. N'oublions pas que chez nous, certaines entreprises, et non des moindres, n'ont qu'un fleuve à traverser... L'isolement de la Suisse et les avantages qu'offrent aux chercheurs des pays comme l'Allemagne ou les Etats-Unis n'amélioreront pas cette situation.

De manière concrète, l'Institut de recherches conjoncturelles de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich a calculé, que sans génie génétique, la production chimique chuterait d'un tiers d'ici à 2005, entraînant la disparition de quelque 42'000 emplois dans notre pays. 

La révolution allemande

Nous voulons pourtant croire à la sagesse du peuple suisse. Dans ce domaine à haute valeur ajoutée où la concurrence fait rage, notre pays a une carte superbe à jouer. Certains de nos voisins ont compris le potentiel de cette technologie, et ils tentent actuellement de rattraper leur retard en la matière.

L'Allemagne est un exemple frappant. Son ministre de la recherche a déclaré, l'année passée, que son pays entendait devenir le numéro un européen en biotechnologie d'ici à l'an 2000. En quelques mois, l'Allemagne a révolutionné sa législation qui était l'une des plus sévères au monde.

L'opinion publique allemande, qui était longtemps opposée à cette technologie, semble avoir pris depuis un virage à 180 degrés: 80 % de la population approuve à présent l'utilisation de médicaments issus du génie génétique, 64 % y voient une technologie importante pour l'Allemagne, et 55 % estiment que leur pays doit y jouer un rôle de premier plan.

Le gouvernement allemand s'efforce d'attirer les investisseurs étrangers en ajoutant un mark à chaque mark investi dans un projet biotechnologique. Cette mesure a déjà porté ses fruits: en 1995, le pays comptait 75 entreprises dans ce secteur. Fin 1997, ce nombre est passé à 300.

Ares-Serono croit en la Suisse

Ares-Serono est l'un des leaders mondiaux en biotechnologie. Nous avons clairement fait le pari de la Suisse car nous pensons fermement que notre pays peut et doit maintenir cette place de premier plan qui est la sienne actuellement

Nous nous attachons du reste à y contribuer. Basé à Genève, notre Groupe aura investi 700 millions de francs dans les cantons de Genève et de Vaud entre 1993 et l'an 2000, soit plus de 100 millions par an. Le seul projet de Corsier-sur-Vevey, où nous construisons l'un des sites de production de biotechnologie les plus grands et les plus modernes au monde, représente un investissement de quelque 300 millions de francs.

Nous avons des filiales et des centres de production dans plus de 30 pays. Mais c'est en Suisse que le Groupe emploie le quart de son personnel, soit plus de 1'000 personnes. Et d'ici la fin du siècle, nous prévoyons d'y créer encore 200 emplois supplémentaires. En ce qui concerne notre présence à Genève, elle ne cesse de croître, puisque nous employons aujourd'hui près de 550 personnes dans le canton contre seulement 80 personnes il y a seulement dix ans.

Cette augmentation constitue une preuve tangible de notre attachement à la région genevoise. Mais elle reflète également la capacité de Genève et de la région lémanique en général à offrir des conditions cadres tout à fait concurrentielles au niveau international.

Des atouts à défendre

Reste l'aspect législatif, car, vous le savez tout aussi bien que moi, l'économie, comme la science, ne tolère pas les entraves artificielles et inutiles. La Suisse possède déjà, en matière de génie génétique, tout un arsenal législatif qu'elle est en train de compléter et qui s'avérera plus que suffisant. Par contre l'initiative, paralyserait définitivement tout développement futur de notre domaine en l'enfermant dans des interdits constitutionnels.

Quant à la Suisse, elle donnerait l'impression d'un pays replié sur lui-même, qui ferme la porte au progrès scientifique, l'image d'un pays qui tourne le dos aux nouvelles technologies dans lesquelles il excelle pourtant.

Cette votation revêt un caractère symbolique très important: il pose la question cruciale du rapport que notre pays souhaite entretenir avec le progrès.

Mesdames et Messieurs, cette initiative ne concerne pas seulement Ares-Serono mais chacun d'entre nous. Si aujourd'hui on interdit le génie génétique, qu'interdira-t-on demain? Un autre domaine de notre économie? C'est pourquoi je vous demande de participer activement à cette campagne contre cette initiative.

Je vous remercie de votre attention.