Les souris transgéniques sont indispensables à la recherche biomédicale en Suisse

En interdisant les animaux transgéniques, l'initiative dite "pour la protection génétique" entraverait sérieusement la recherche biomédicale en Suisse et en paralyserait les secteurs clés. Cette mesure frapperait particulièrement les hautes écoles. De nombreux chercheurs travaillant sur les bases de l'immunologie, en quête de nouvelles thérapies contre le cancer, la maladie d'Alzheimer, le sida, le diabète, la sclérose en plaques et d'autres maladies devraient arrêter leurs travaux. La position internationale de pointe de la Suisse dans la recherche biomédicale est en jeu.

La recherche fondamentale en immunologie est l'un des points forts de la recherche biomédicale en Suisse. Les connaissances acquises dans cette discipline constituent la base indispensable de la compréhension de nombreuses maladies. Entrent notamment dans cette catégorie les maladies auto-immunes comme la sclérose en plaques et le diabète des jeunes, mais aussi le cancer et les maladies infectieuses comme l'infection par le VIH et le sida. Les énormes progrès réalisés ces dernières années en immunologie reposent en grande partie sur les méthodes du génie génétique. Les animaux transgéniques ont pris de plus en plus d'importance dans ces recherches. Aujourd'hui déjà, les patients bénéficient des nouvelles connaissances acquises à l'aide des animaux transgéniques. Les instituts suisses de recherche travaillent activement à la réalisation de nouveaux progrès dans le traitement des patients. L'interdiction des animaux transgéniques priverait la Suisse de l'un de ses principaux instruments de recherche en immunologie et paralyserait ce secteur d'activités dans notre pays.

Dans la recherche sur le cancer également, les patients bénéficient d'importantes découvertes grâce aux animaux génétiquement modifiés. Pour le professeur Michel Aguet d'Epalinges, directeur de l'Institut suisse de recherches expérimentales sur le cancer, l'ISREC, la découverte la plus importante de ces dernières années a peut-être été celle que la dégénérescence d'une cellule normale en cellules tumorales s'explique par des détériorations du patrimoine héréditaire sur plusieurs années. Or c'est aux souris transgéniques que nous devons largement cette découverte. De nombreux groupes de chercheurs suisses de différents instituts se sont consacrés à la recherche sur le cancer. Les souris transgéniques sont l'un des instruments les plus précieux de cette recherche. Les interdictions de l'initiative compromettraient sérieusement ces travaux.

La recherche de thérapies contre la maladie d'Alzheimer constitue un autre point fort de la recherche en Suisse. Les grandes entreprises pharmaceutiques Novartis et Hoffmann-La Roche concentrent leurs efforts de recherche en Suisse dans ce domaine. Malheureusement, aucune thérapie efficace de cette maladie grave et répandue n'est encore en vue pour un avenir proche. Les nouveaux modèles de souris transgéniques ont néanmoins permis de faire un pas de géant dans la recherche sur la maladie d'Alzheimer. Kurt Bürki de Novartis affirme que si l'on est encore loin de pouvoir guérir la maladie d'Alzheimer, les souris transgéniques utilisées comme modèles de la maladie permettent enfin d'étudier cette affection de plus près.

La recherche sur les maladies à prions menée à l'Université de Zurich jouit aussi d'une reconnaissance internationale. Elle ne saurait être poursuivie sans souris transgéniques et knock-out (ou déficientes). Les professeurs Charles Weissmann et Adriano Aguzzi de l'Université de Zurich estiment que la seule voie pour arriver à prévenir et traiter efficacement la maladie de Creutzfeldt-Jakob passe par les animaux transgéniques. A mi-novembre 1997, l'entreprise Prionics AG a réussi une percée dans la mise au point d'un test de la maladie de la vache folle et de la maladie humaine de Creutzfeldt Jakob. Grâce à la souris knock-out mise au point par le professeur Weissmann, les chercheurs de Prionics ont réussi à produire un anticorps contre la maladie.

Indépendamment de ces points forts dans la recherche biomédicale, il existe toute une gamme d'indications des souris transgéniques pour acquérir de nouvelles connaissances. Qu'il s'agisse de maladies du système nerveux, de déficiences immunitaires innées chez les enfants ou de malaria, les modèles de maladies transgéniques sont des éléments irremplaçables du progrès médical en Suisse. Le docteur Georges Holländer de l'hôpital cantonal de Bâle affirme que les progrès dans le diagnostic et la thérapie des déficiences immunitaires sont dus essentiellement aux expériences réalisées sur les animaux transgéniques.

Les chercheurs de nos hautes écoles s'accordent à dire qu'une interdiction généralisée des animaux transgéniques affaiblirait la recherche en Suisse de manière irréversible, voire la paralyserait Pour le docteur Adrian Merlo, médecin chef de neurochirurgie à l'Hôpital cantonal de Bâle et le professeur Heinrich Reichert, chef du Département de biologie intégrative de l'Université de Bâle, interdire les animaux transgéniques reviendrait à porter un coup fatal à de nombreux groupes de recherche. Quant au microbiologiste genevois, le professeur Jean-Claude Pechère, il déclare: "L'acceptation de l'initiative serait catastrophique. Les animaux transgéniques sont indispensables à la recherche médicale en Suisse".

Selon une étude publiée en juin 1997 par l'Union suisse des sociétés de biologie expérimentale (USSBE) et le Fonds national suisse de la recherche scientifique, l'initiative concernerait directement 442 projets de recherche, dont 276 dans le seul domaine de la médecine humaine. Ce document fait état de 1717 personnes qui ne pourraient plus poursuivre leur activité. Indépendamment des équipes de recherche, des instituts entiers seraient menacés.

Des instituts de renommée mondiale devraient mettre un terme à leurs recherches. L'Institut bâlois d'immunologie est de ceux-ci. Or, avec ses trois prix Nobel, il jouit d'une grande réputation internationale. La moitié environ des 175 personnes qu'il occupe et la moitié des 120 à 150 projets de recherche qu'il dirige recourent directement ou indirectement à des souris transgéniques. Pour le directeur de l'institut, le professeur Melchers, il est donc clair que l'éventuelle acceptation de l'initiative dite pour la protection génétique aurait des répercussions considérables sur son établissement.

A l'Institut d'immunologie expérimentale de l'Hôpital universitaire de Zurich où travaillent le prix Nobel Zinkernagel et le professeur Hengartner, l'interdiction des animaux transgéniques concernerait environ 70% des projets de recherche. Un tiers environ du personnel, dont 30 scientifiques, de la division d'immunologie seraient touchés.

A l'Institut suisse de recherches expérimentales sur le cancer (ISREC) à Epalinges, la situation est à peu près identique. Selon les indications fournies par le professeur Aguet, la moitié environ des travaux devraient être interrompus. L'Institut occupe 170 personnes.

La recherche biomédicale en Suisse est d'une excellente qualité en comparaison internationale. Selon l'Institut américain d'information scientifique, notre pays occupe le premier rang dans des domaines aussi fondamentaux pour la recherche biomédicale que l'immunologie, la biologie moléculaire et la pharmacologie. Il faut ajouter à ce palmarès les prix Nobel de médecine qui ont été décernés aux chercheurs suisses Werner Arber (1978) et Rolf Zinkernagel (1996) et ceux attribués à Niels-Kaj Jerne et George Köhler (1984) et Susumu Tonegawa (1987) qui ont effectués des recherches à l'Institut d'immunologie de Bâle. Ces quatre derniers chercheurs sont actifs dans la recherche fondamentale en immunologie. Il s'agit d'un domaine dans lequel les souris transgéniques revêtent une importance centrale.

La Suisse occupe une place de premier ordre non seulement dans la biomédecine, mais aussi dans la recherche sur les souris transgéniques. Deux chercheurs de l'Institut d'immunologie de Bâle ont été honorés cette année d'un prix doté de 1,4 million de marks pour leurs travaux de pointe sur les modèles de souris transgéniques. Harald von Boehmer et Pawel Kisielow ont déjà réussi il y a dix ans une percée dans la compréhension des défenses immunitaires à l'aide d'une souris transgénique. L'argent du prix servira à soutenir un projet de nouveaux modèles transgéniques de maladies, coordonné sur le plan international.

Selon les indications fournies par l'Office vétérinaire fédéral (OVF), le nombre de projets impliquant des animaux transgéniques est en hausse constante depuis 1992. En 1996, il a atteint le chiffre de 156 (statistique annuelle des expériences sur animaux soumises à autorisation en Suisse). Sur le total des animaux utilisés, 99% sont des souris. La plupart servent à la recherche sur le cancer et presque tous ces projets portent sur la recherche fondamentale. Parallèlement, le nombre des animaux d'expérimentation utilisés dans la recherche a continué de reculer. En 1996, le nombre des animaux utilisés dans la recherche a régressé de 17,9%. Par rapport à 1983, la diminution atteint 74,4%. Cette évolution s'explique notamment par le recours accru à des méthodes de substitution. L'utilisation plus fréquente d'animaux transgéniques qui sont de meilleurs modèles de maladies contribue à réduire le nombre des animaux d'expérimentation. Selon le professeur Harald von Boehmer, l'analyse des fonctions des gènes à laquelle on procède en immunologie à l'aide de souris transgéniques nécessite beaucoup moins d'animaux qu'une analyse faite avec des animaux normaux.

L'importance des souris transgéniques s'est énormément accrue ces dix dernières années. Le nombre de publications suisses portant sur des recherches effectuées à l'aide d'animaux transgéniques en atteste. Dans la banque de données medline, onze travaux suisses sont mentionnés pour la première fois en 1988. En 1996, ils étaient déjà 65. Rien qu'entre 1995 et 1996, la progression a été de 50%. Cette tendance va se poursuivre dans le monde ces prochaines années. Les experts estiment que les animaux transgéniques interviendront dans une des étapes au moins de la recherche et du développement pour la plupart des médicaments qui seront mis sur le marché à l'avenir.