Santé : un domaine hypersensible !

On ne cesse de le répéter : la génétique va révolutionner la pratique médicale. De nombreux domaines seront touchés. Mais le jeu en vaut-il la chandelle ?

Personne n'aurait l'idée de contester que la génétique élargit considérablement le champ des connaissances, en médecine comme ailleurs, et que de nouvelles voies thérapeutiques sont en train de naître. Au cœur de cet élargissement des possibles, se trouve un programme de recherche international colossal, intitulé " Human Genome Project ", qui s'est fixé pour objectif de déchiffrer l'intégralité du patrimoine génétique humain. A la clé, la connaissance, et la possible maîtrise, de 50'000 à 100'000 gènes, dont on suppose qu'une bonne partie sont impliqués dans des pathologies. On sait qu'environ 6000 maladies sont imputables à la défectuosité d'un seul gène. A ce nombre, il faut ajouter des maladies qui sont déterminées par l'action de plusieurs gènes et celles qui sont sous la double influence des gènes et de l'environnement et dont le cancer fait partie. Plus de 700 gènes responsables de maladies ont déjà été clairement identifiés.
Le projet de décryptage du génome humain est loin d'être achevé. Cependant, il engendre déjà toute une série de découvertes sur les mécanismes sous-jacents de certaines maladies et stimule des recherches relativement nouvelles, où le génie génétique tient une place de plus en plus importante. Au cœur de celles-ci, un " outil " s'impose de plus en plus : l'animal génétiquement modifié, que l'initiative dite " Pour la protection génétique " veut interdire totalement. Mais il y a aussi l'utilisation de micro-organismes ou de plantes génétiquement modifiées que l'initiative vise à limiter.
Au nom de quoi faudrait-il se priver de ces nouvelles possibilités de soigner des gens ? Des objections existent qui suscitent une réflexion profonde sur le type de société, ou en tout cas de système de santé, que l'on veut privilégier. Il y a tout d'abord le problème de la souffrance animale qui, même si la législation existante vise à la limiter au maximum, ne peut pas toujours être évitée. Il y a ensuite la question du coût de telles recherches. Il y a enfin la peur de voir se développer une médecine des gènes qui oublierait les autres composantes des maladies et qui pourrait même conduire à une société où le bagage génétique de chacun deviendrait un critère de sélection en vue d'attribuer des rôles définis aux individus.
Il n'est pas question ici de donner une réponse définitive à ces craintes légitimes, mais plutôt d'examiner les bénéfices et les risques qu'elles supposent. Et donc connaître les principaux champs d'application du génie génétique dans le domaine de la santé.

Les modèles de maladie
L'étude d'une maladie ne débute en général pas sur l'homme. les scientifiques utilisent pour cela d'autres méthodes, notamment des animaux atteints d'une maladie identique ou similaire à celle de l'être humain. On les appelle des modèles de maladie. Auparavant, il fallait compter sur le seul " hasard " pour mettre la main sur de tels animaux. En exposant des animaux à des agents mutagènes, c'est-à-dire provoquant des détériorations du matériel génétique (comme par exemples des rayonnements), on finissait quelquefois par tomber sur un animal dont un gène avait été abîmé de façon à provoquer une maladie semblable à celle des humains.
Le génie génétique permet de parvenir au même résultat, mais de façon beaucoup plus ciblée et rapide. Il est en effet possible d'implanter, généralement dans des souris, une information génétique nouvelle qui les amène à présenter un état de santé comparable à un patient humain, d'autres méthodes permettent d'éliminer complètement un gène donné. Selon les effets observés, des conclusions peuvent être tirées sur la fonction de ce gène. Ces animaux permettent alors de mieux connaître les bases moléculaires de certaines maladies et éventuellement de tester des médicaments ou des traitements comme la thérapie génique.
Des souris de ce type sont déjà utilisées pour la maladie d'Alzheimer, des maladies auto-immunes (arthrite rhumatoïde, diabète de type I, sclérose en plaques), la mucoviscidose, le sida, les maladies cardio-vasculaires, le rejet d'organe, etc. Mais ne nous leurrons pas, les modèles d'animaux, bien que formidablement informatifs, ne sont pas des outils infaillibles. Ils ne peuvent être véritablement fiables que pour les maladies qui ont une composante génétique simple. Or, de nombreuses maladies sont le résultat d'interactions complexes de plusieurs gènes avec l'environnement. et de plus, un animal, même avec un gène humain, reste un animal avec ses propres spécificités. C'est la raison pour laquelle des résultats encourageants sur un modèle peuvent se révéler décevants sur l'homme.

Les producteurs de médicaments
Depuis plusieurs années, le génie génétique reprogramme des micro-organismes ou des cellules animales et végétales pour leur faire produire des médicaments d'un nouveau type. Il s'agit des fameux " bioréacteurs ". L'exemple le plus connu est celui de l'insuline humaine, fabriquée désormais dans des bactéries et qui a quasiment remplacé l'insuline porcine, la seule source auparavant disponible pour soigner les patients atteints de diabète grave. Ces méthodes sont désormais couramment utilisées pour fabriquer des substances normalement produites par le corps humain mais qui font défaut ou sont insuffisantes dans certaines pathologies. Plusieurs dizaines de médicaments de ce type sont déjà autorisés (par exemples l'interféron alfa, qui s'est imposé dans le traitement de certaines hépatites, de diverses leucémies et tumeurs) et des centaines d'essais sont en cours. Ces médicaments présentent un grand avantage par rapport aux mêmes substances prélevées chez l'homme ou l'animal : ils ne sont pas contaminés par des agents infectieux et sont d'une grande pureté. A mentionner aussi la fabrication de vaccins dits " recombinants " qui consiste à faire fabriquer des particules de virus par des bactéries. Celles-ci seront ensuite injectées à l'homme afin de provoquer une réaction de défense.
Ce type de production ne sera limité par l'initiative que dans la mesure où elle ne remplirait pas les quatre clauses (utilité, éthique, sécurité, pas de meilleure alternative). La vente ne sera pas touchée. En revanche, un nouveau mode de fabrication, actuellement en voie de développement, sera interdit : la production de médicaments dans le lait d'animaux génétiquement modifiés. Ces techniques sont encore balbutiantes, mais si elles tiennent leurs promesses, elles vont révolutionner la fabrication de certains médicaments.

Les xénotransplantations
Ce terme barbare se réfère simplement à l'hypothétique possibilité d'utiliser un jour des organes d'animaux pour les greffer à l'homme. Certains scientifiques estiment en effet possible de modifier génétiquement des animaux, notamment des porcs, pour éviter la redoutable réaction de rejet qui se produirait sinon. Cette perspective est séduisante si l'on songe aux pénuries chroniques d'organes destinés aux greffes. Mais de nombreuses voix de scientifiques se sont élevées pour dénoncer les risques de transmission de virus animaux à l'homme, si de telles pratiques voyaient le jour. Ces recherches n'en sont qu'au stade préliminaire et rien de concret n'est attendu avant l'an 2010. De telles expériences ou applications seraient interdites par l'initiative.

Les thérapies géniques
La prise de conscience de l'importance des gènes dans la déclaration de certaines maladies a conduit logiquement à envisager l'utilisation de gènes comme médicament. Réparer ou remplacer le gène muté : l'idée paraissait tellement simple que personne ne doutait que la thérapie génique allait se révéler le traitement le plus efficace des maladies à composantes génétiques. Mais faire pénétrer un gène dans certaines cellules humaines pour qu'il s'exprime à la place du gène défectueux s'avère une tâche très compliquée. Les " véhicules " utilisés (virus, liposomes, etc.) pour transporter les gènes éprouvent de grandes difficultés à traverser la membrane cellulaire et, lorsqu'ils y parviennent, les gènes ne s'expriment que très rarement ou de façon éphémère.
L'idée de traiter des maladies génétiques simples, comme la mucoviscidose ou les myopathies, n'est pas abandonnée, mais l'euphorie de départ n'est plus de mise. " Retour au labo ", tel est le nouveau slogan de la recherche en thérapie génique. De nombreux essais sur l'homme ont ainsi été interrompus en attendant des méthodes plus fiables.
Les objectifs même de la thérapie génique sont en train de changer. Plutôt que d'envisager de remplacer un gène, les recherches visent, avec plus de succès, à fournir un gène supplémentaire aux cellules malades, leur permettant de sécréter leur propre médicament. De nombreux essais visent à stimuler l'organisme à se débarrasser de cellules tumorales en augmentant sa capacité de reconnaître et de tuer des cellules cancéreuses. Des thérapies similaires sont envisagées pour des maladies comme le sida, les maladies vasculaires, la polyarthrite rhumatoïde, etc.

La recherche handicapée
La thérapie génique n'est pas interdite comme pratique médicale par l'initiative, mais lorsque celle-ci sera effectuée avec des virus comme vecteur de gène, elle sera limitée en fonction des quatre clauses à remplir. La recherche, elle, sera très handicapée, étant donné que de nombreux essais sont effectués sur des modèles animaux.
Ainsi, à voir le tableau des applications du génie génétique au domaine de la santé, il ne fait aucun doute que l'acceptation de l'initiative handicaperait sérieusement la recherche médicale suisse. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, il sera toujours possible de soigner les gens, puisque l'importation de médicaments issus du génie génétique ne sera guère touchée et que pour certaines interventions qui pourraient être fortement limitées (comme la thérapie génique à base d'OGM) il sera toujours envisageable de s'expatrier.
Reste la perte d'un pan entier d'un savoir-faire scientifique, que la Suisse devrait abandonner à d'autres pays qui seraient ravis d'occuper un terrain aux perspectives très lucratives. Le principal argument des auteurs de l'initiative est de penser que les sommes - considérables, il est vrai - allouées à la recherche en génie génétique pourraient être destinées à promouvoir un système de santé plus orienté vers la prévention. Selon eux, le nombre de vies humaines sauvées serait supérieur. L'idée est séduisante mais un meilleur combat ne serait-il pas de promouvoir ces deux visions de la médecine ? Quitte à être idéaliste, autant l'être jusqu'au bout.

Béatrice Pellegrini - L'Hebdo, numéro du16 avril 1998.