Le génie génétique pénètre le coeur des vignes et des pommiers.

Des plants de vignes résistant aux maladies virales. Des pommes protégées. Le génie génétique ouvre de nouvelles portes à l'agriculture. Des expériences sont en cours en Suisse.

Feuilles jaunes, rameaux anormaux, récolte faible, ceps vieillis avant l'âge. Ces symptômes, les vignerons les connaissent. Ils signent l'attaque de la vigne par un virus transmis par le sol. Son nom de code: GFLV, " court-noué " pour les intimes. Il sévit autour du Bassin lémanique, où on le considère comme le virus de la vigne le plus dommageable, mais il a aussi contaminé plusieurs parcelles valaisannes. Il n'y a pas de remèdes, sauf l'arrachage et la plantation d'une nouvelle vigne. Entre les deux, il faut attendre sept ans! Impuissante à tuer la maladie, la science cherche à renforcer le malade par les techniques du génie génétique.

Sus au virus. L'Université de Neuchâtel et la station de recherches agronomiques de Changins travaillent depuis 1993 à mettre au point une souche résistante, dans le cadre d'un programme prioritaire du Fonds national pour la recherche scientifique. L'objet de leurs recherches n'est pas les plants, mais les porte-greffe. Depuis le siècle dernier, la culture des différents cépages (pinot, chasselas, syrah...) s'appuie sur une seule espèce de vigne d'origine américaine. A partir de cette souche unique, les vignerons greffent plusieurs variétés adaptées aux conditions locales.

" L'originalité de notre démarche, c'est que nous ne touchons pas au cépage lui-même ", précise le Dr Paul Gugerli, chef de la section phytopathologie à Changins. " Les raisins issus d'une telle manipulation ne seront pas transgéniques. " Les travaux sont bien avancés. On a produit les premiers porte-greffe modifiés, et l'évaluation de leur résistance est en cours.

Ceps résistants. A terme, la démarche pourrait s'étendre. D'autres manipulations rendraient les ceps résistants au mildiou, à l'oïdium, à la pourriture grise. Les scientifiques devront d'abord résoudre leurs problèmes. Transformer les cellules de la vigne se révèle particulièrement difficile. " Nous surmonterons ces obstacles techniques. Mais il ne faut pas s'attendre à voir de tels plants avant vingt ou trente ans ", résume Paul Gugerli. Si la société l'accepte. Pour blinder un cep contre la maladie, il faudra forcément toucher au coeur même de la vigne: le cépage. Le cépage, c'est le raisin, donc le vin. Et l'idée d'un cru à l'ADN bidouillé paraîtra bien singulière et inquiétante aux yeux des vignerons et de l'opinion publique.

Tavelure traquée. Les pommes golden, qui constituent le tiers du verger valaisan, sont elles aussi au centre de l'attention. Des chercheurs français traquent le gène de la résistance à la tavelure, une maladie qui à elle seule monopolise plus de la moitié des traitements chimiques fongicides appliqués aux arbres. Les arboriculteurs ont bien trouvé une variété résistante, par la méthode naturelle, après des décennies de savants croisements.

Mais cette pomme golden-là n'a pas la même saveur: Charly Darbellay, chef du centre d'arboriculture et d'horticulture de la station valaisanne des Fougères, près de Sion: " C'est un problème général. La méthode traditionnelle des croisements aboutit à des fruits ou à des légumes plus résistants, mais de moindre qualité par rapport à la variété initiale. Le génie génétique nous permettrait d'intervenir très vite, sans modifier la qualité ni l'espèce. " A quoi les opposants rétorquent que personne ne connaît les conséquences, sur la santé et l'écosystème, de telles interventions humaines au coeur de la vie.

 

Espoirs et craintes. Les espoirs des uns et les craintes des autres trouveront une première réponse au début de juin prochain. Le peuple se prononcera sur l'initiative préconisant l'interdiction du génie génétique. Certains rejettent ce texte qu'ils jugnet extrémiste et paralysant, d'autres le soutiennent, effrayés par les virtuels abus d'un pouvoir économique axé sur la profit.

Charles Pralong

Ils sont de tous partis et de toutes tendances. En janvier, se constituait le comité valaisan " Non à l'initiative pour l'interdiction du génie génétique. " Ce qui ne veut pas dire qu'il appuie sans réserve ces nouvelles technologies : "  Nous sommes pour un génie génétique raisonnable. Les barrières légales actuelles sont très sérieuses. Or l'initiative, extrémiste, bloque tout espoir ", explique le président du comité, l'ancien conseiller national démocrate-chrétien Vital Darbellay. Et de rappeler que de nombreux médicaments, comme l'insuline, et des techniques médicales s'appuient de longue date sur les techniques de la biologie moléculaire.

Le comité insiste également sur les incohérences du texte de l'initiative. " Il ne fait pas la distinction entre l'homme et le reste du vivant! " Et encore: " L'initiative interdirait la culture d'aliments transgéniques, mais permettrait d'en importer, ça ne tient pas debout! "

Les socialistes où se recrutent principalement les partisans de l'initiative en Valais, sont partagés. Beaucoup estiment le texte de l'initiative excessif. La présidente du PS cantonal Liliane Andrey dira oui, néanmoins pas tant pour le texte que pour le contexte:  

" Le contre-projet du PS a été balayé. Dans les discussions, les milieux économiques ont affiché une mauvaise foi et une arrogance inquiétantes. Cela laisse présager d'attitudes futures axées sur l'argent et le profit. "

LE COURRIER, 25.2.1998 - Charles Pralong