Vous mangerez bien quelques nouveaux gènes ?

Les aliments génétiquement modifiés, monstres ou panacées aux problèmes de l'alimentation dans le monde ? La question ne cesse de tracasser les experts alors que des plantes d'un nouveau type lorgnent du côté de nos assiettes.

Huit Suisses sur dix disent ne pas vouloir manger de plantes génétiquement modifiées. La peur domine. Les modifications génétiques peuvent-elles se transmettre à d'autres organismes ? Ces nouveaux aliments sont-ils toxiques ? Allons-nous développer plus d'allergies ? A toutes ces questions, la majorité des scientifiques répondent que les risques sont pratiquement nuls mais qu'il faut rester vigilant. Le consommateur, lui, ne l'entend pas de cette oreille car il ne " comprend " tout simplement pas ce qu'il mange ! Tous ces bidouillages génétiques ne lui semblent qu'un pas supplémentaire vers une alimentation artificielle dont il ne veut pas.
Pourtant, l'histoire des plantes génétiquement modifiées commence il y a bien longtemps par l'observation de la nature. Chez certaines plantes, comme le tabac ou la pomme de terre, se forment parfois des galles entre la tige et la racine. Vers 1890, des botanistes identifièrent le responsable de cette curiosité : une bactérie pathologique du sol répondant au doux nom d'Agrobacterium tumefaciens. Ce qu'on ignorait alors et qu'on découvrit bien plus tard, c'est son mode d'action : la transgenèse. En transférant un des gènes à la plante, la bactérie est capable de provoquer la formation des cellules tumorales. Restait à imiter la nature. En 1983, des biologistes allemands et belges réussissent à fabriquer une plante de tabac qui contenait un gène étranger, en utilisant la bactérie Agrobacterium comme " outil " de transfert d'un nouveau gène vers la plante.
Depuis lors, en améliorant leurs techniques, les scientifiques ont développé quantité de plantes avec des propriétés nouvelles. Mais quels sont les avantages de ces plantes génétiquement modifiées ? Certainement pas esthétiques, puisque de visu rien ne les distingue des plantes ordinaires. Leurs nouveaux pouvoirs ont été développés afin d'aider les agriculteurs à combattre leurs plus vieux ennemis : les maladies et les mauvaises herbes.
Plus besoin d'insecticide, tel est par exemple l'argument de vente du maïs-Bt de Novartis, qui vient d'être autorisé à la consommation en Suisse. Transformé pour résister à la pyrale (un papillon dont la chenille détruit la tige), ce maïs n'a plus besoin d'être traité contre ce fléau. Le gène introduit a été emprunté à une bactérie qui fabrique naturellement une toxine insecticide. Autre possibilité de transformer une plante : la rendre tolérante à un herbicide dit total qui détruit toutes les mauvaises herbes sauf la plante modifiée. C'est le cas du soja Round-up de la firme américaine Monsanto, autorisé dans l'alimentation suisse depuis le 20 décembre 1996. L'astuce est très avantageuse du point de vue commercial car le soja en question n'est tolérant qu'au désherbant Round-up fabriqué par… Monsanto ! Un bon moyen, quoique pour l'instant coûteux, de s'ouvrir à de nouveaux marchés.

Des surprises en préparation.
La lutte contre les fléaux (bactéries, virus, champignons, insectes) et les herbes folles domine le marché des plantes génétiquement modifiées. Mais les scientifiques sont désormais capables de modifier beaucoup d'autres paramètres qui visent à améliorer la qualité des produits. L'exemple le plus connu est celui de la tomate Flavr Savr de la firme Calgen dotée d'un gène qui ralentit sa maturation, et donc son pourrissement. D'autres plantes en préparation vont nous réserver bien des surprises : une pomme de terre idéale pour les rösti avec une teneur en eau réduite, une autre enrichie en protéines, un manioc débarrassé de sa toxine, du café " décaféiné ", un colza modifié pour produire des huiles appauvries en acide linoléique afin de réduire les odeurs de friture… Les possibilités semblent illimitées et les mises au point sont très rapides. L'application du génie génétique aux plantes date de quinze ans. Depuis, une trentaine de plantes sont autorisées à la consommation dans le monde (deux en Suisse) et plusieurs centaines sont en développement.
Mais tandis que les scientifiques mettent au point les plantes qui nourriront peut-être la planète au siècle prochain, le consommateur occidental s'inquiète. Les Etats-Unis mis à part, tous les sondages concordent pour indiquer un blocage. Il y a tout d'abord ceux qui refusent les risques encourus par l'environnement. Une autre objection, économique celle-là, condamne la mise en place d'un système exagérément centralisé de production de semences, contrôlé par quelques géants mondiaux de la chimie, de la pharmacie et de l'agro-alimentaire. Nombreux sont ceux également qui se posent des questions d'ordre éthique sur le droit de mélanger des patrimoines génétiques d'espèces vivantes différentes.

Quels dangers, quels contrôles ?
La question qui tarabuste la majorité des consommateurs est plus terre à terre : peut-on impunément jouer avec les gènes des plantes qui seront un jour ingérées par les animaux et les hommes ? L'homme l'a souvent appris à ses dépens au cours de l'histoire, beaucoup d'aliments dits naturels sont dangereux. Si danger il y a, c'est à cause de protéines synthétisées par des gènes des plantes ou des animaux, et non pas à cause des gènes eux-mêmes. Les plantes, notamment, sont les championnes de la lutte naturelle contre leurs ennemis en produisant des toxines. Beaucoup d'entre elles peuvent être fatales également à l'homme qui en principe les évite soigneusement. Lorsqu'un nouveau gène est introduit dans une plante comestible, il faut donc s'assurer que la nouvelle protéine ainsi fabriquée ne représente pas un poison pour l'homme.
En Suisse, toute une série d'analyses visant à vérifier l'innocuité d'un OGM est exigée par l'Office fédéral de la santé publique avant que l'accord de mise sur le marché ne soit délivré (avec l'obligation d'un étiquetage " produit OGM "). Toutes les précautions sont-elles prises ? Dans ce domaine, comme dans beaucoup d'autres, il n'y a pas de sécurité absolue. Aucun incident n'est encore à signaler du côté du consommateur. Reste cependant la question de fond : est-il judicieux d'imposer des aliments dont presque personne ne veut pour l'instant ?
L'initiative dite " Pour la protection génétique " ne réglera pas cette question car elle ne contient aucune disposition à ce propos. Elle demande que soit limitée la recherche sur la mise au point des plantes génétiquement modifiées, ainsi que les essais de culture en serre. Seule la culture en champs serait complètement interdite.

Des " super-cochons " et des saumons antigel.
Si la résistance aux plantes génétiquement modifiées est forte, c'est sans comparaison avec celle que rencontre la mise sur le marché d'animaux aux gènes reprogrammés. Ceci explique sans doute pourquoi aucun produit de ce type n'est encore en vente. Mais c'est aussi parce qu'un animal est beaucoup plus complexe qu'une plante; l'identification d'un gène intéressant est donc une démarche longue et coûteuse. Cependant, quelques essais existent, qui n'ont pas atteint le stade commercial.
Des porcs surproduisant l'hormone de croissance se développent en animaux de plus grande taille, moins gras et enrichis en tissus musculaires.
Des saumons, dont la synthèse de l'hormone de croissance est également stimulée, atteignent un poids moyen jusqu'à onze fois supérieur à la normale. Petits " inconvénients " : ils souffrent de déformations osseuses et stockent la graisse sous forme d'amas.
Des saumons dotés d'un " gène antigel " prélevé sur une plie arctique résistent mieux au froid.
Ces exemples sont assez anecdotiques. La recherche s'oriente non pas vers la production d'animaux plus gros (puisque le problème numéro un de l'agriculture occidentale est celui des excédents) mais vers celle d'animaux aux qualités améliorées (lait anti-allergénique, viande, lait ou œufs pauvres en cholestérol, etc.) ou résistants aux maladies

Béatrice Pellegrini - L'Hebdo, numéro du16 avril 1998.